Dans les jours qui ont suivi le Sommet international de l’espace à Paris, dont le programme était partagé entre un volet civil au Grand Palais et un volet militaire aux Invalides, Carolin Busch a défendu l’idée que cette distinction importait moins que ne le laissait entendre l’architecture même de l’événement. Senior Manager Defence & Space chez Sopra Steria en Allemagne, elle estime que le véritable défi n’est pas de tracer une frontière entre les usages civils et militaires de l’espace, mais de rendre résilients tous les systèmes qui existent de part et d’autre de cette frontière.
L’hiver dernier, lors d’une conférence organisée par l’Union européenne, Carolin a assisté à la démonstration d’un concept très concret : un satellite robotisé capable de réparer d’autres satellites en orbite ou de les ravitailler en carburant. Le système avait été conçu à l’origine dans une optique civile : accompagner le développement d’une économie spatiale en plein essor, où des satellites de plus en plus précieux méritent d’être entretenus plutôt que remplacés. Un colonel présent à la conférence s’est vu demander si cette technologie pouvait également être utilisée par les militaires. « Oui, bien sûr », a-t-il répondu. Mais, a-t-il ajouté, un tel système deviendrait également une cible prioritaire pour les adversaires de l’Europe.
L’usage dual ne se résume pas à la possibilité d’appliquer une même technologie à des usages civils et militaires. Il concerne aussi l’architecture de sécurité, les mécanismes de responsabilité et la résilience qui l’entourent. La plupart des technologies spatiales peuvent servir aussi bien à des fins civiles que militaires, mais lorsqu’un système est conçu pour un usage militaire, son architecture est pensée différemment dès le départ.
La fin du « bent pipe »
Pendant la majeure partie de son histoire, explique Carolin, l’industrie spatiale s’est appuyée sur ce que les ingénieurs appellent le principe du bent pipe. Un satellite, généralement géostationnaire, reçoit un signal depuis le sol et le renvoie vers la Terre, éventuellement amplifié, mais fondamentalement inchangé. Il s’agissait avant tout d’un relais, et non d’un système à part entière : une infrastructure statique, pensée davantage pour l’observation ou les communications que pour l’action.
Cette approche est en train d’évoluer. Le secteur passe progressivement d’un petit nombre de grands satellites géostationnaires à des réseaux composés de nombreux satellites plus petits en orbite basse, reliés entre eux par des liaisons optiques intersatellites capables de transmettre les données à la vitesse de la lumière. Le traitement des données commence également à être effectué directement à bord plutôt qu’au sol : ce que l’industrie appelle l’edge computing. De plus en plus d’opérateurs déplacent ainsi l’intelligence des systèmes du sol vers l’espace.
Dans l’espace, tout est usage dual
Le satellite robotisé constitue un exemple particulièrement parlant, souligne Carolin, car il illustre précisément la manière dont l’usage dual complexifie les enjeux. Dès lors qu’un système est conçu pour un usage militaire, les exigences qui l’entourent évoluent, notamment en matière de sécurité. Ces exigences influencent directement sa conception et entraînent une augmentation des coûts.
L’inverse est tout aussi important selon elle. À mesure que l’économie spatiale se développe et que les satellites deviennent des actifs stratégiques de plus grande valeur, les systèmes purement civils doivent eux aussi adopter cette logique. « Si l’on regarde l’Ukraine, les infrastructures civiles sont fortement ciblées », rappelle-t-elle. Deux satellites russes ont déjà attiré l’attention des services de sécurité européens après avoir effectué des manœuvres à une proximité inhabituelle de satellites européens. En conséquence, les opérateurs commerciaux explorent de plus en plus des mesures non destructrices pour protéger leurs actifs spatiaux à forte valeur stratégique.
Chacun veut conserver sa propre évaluation des menaces
Mais le défi ne se limite pas à la protection de satellites pris individuellement. À mesure que les infrastructures orbitales deviennent encore plus essentielles aux communications, à la navigation, à l’observation et à la sécurité, et si les tensions géopolitiques actuelles continuent de s’accentuer, la question n’est plus de savoir si des menaces existent, mais comment les États et les opérateurs peuvent y répondre collectivement.
Des mécanismes de défense collective existent déjà dans le monde physique, à l’image de l’article 5 de l’OTAN. Selon Carolin, le secteur spatial doit désormais engager une réflexion similaire sur les seuils d’intervention : à partir de quel moment un incident en orbite doit-il être considéré comme une attaque ? Cette question est loin d’être théorique. Le programme IRIS², la future constellation européenne de satellites sécurisés, est actuellement en phase d’acquisition, ce qui donne à ce débat une portée très concrète.
D’après l’expérience de Carolin, l’obstacle principal à une véritable coopération n’est généralement pas la technologie, mais la donnée. Les États hésitent à partager des informations sensibles, notamment les renseignements relatifs aux menaces, chacun souhaitant conserver sa souveraineté sur ces données. Des approches telles que l’apprentissage fédéré (federated machine learning), qui permet d’entraîner des modèles sans que les données quittent les systèmes nationaux, offrent une réponse technique à ce défi. En revanche, les considérations politiques restent en retard sur ces possibilités technologiques.
Pour Carolin, la contribution de Sopra Steria à ce nouveau secteur spatial consiste précisément à participer au renforcement de cette souveraineté technologique. À travers son entité allemande notamment, le Groupe accompagne les acteurs de la défense et de la sécurité dans un environnement où les capacités numériques souveraines deviennent toujours plus complexes. Son rôle est d’intégrer des infrastructures sécurisées, des technologies de confiance et des innovations émergentes au sein de solutions capables d’être exploitées de manière fiable et à grande échelle.