Du Master Plan à l’opérationnel : intégrer le New Service Delivery Model dans l’ATM

par Meriem Oubelkass - Directeur de la gestion du trafic aérien BL, Aeroline, Sopra Steria
par David Elmalem - Consultant en gestion du trafic aérien, Sopra Steria
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Le Master Plan européen de modernisation de l’Air Traffic Management (ATM) fixe une trajectoire ambitieuse : construire un système plus flexible, interopérable et capable d’intégrer de nouveaux usages à grande échelle. 

Le New Service Delivery Model (NSDM) constitue une évolution structurante, fondée sur des architectures modulaires, des services découplés et un écosystème multifournisseurs. Cette transformation redéfinit les modèles de gouvernance, d’organisation et de responsabilité. 

Les briques technologiques sont désormais largement disponibles — cloud, data, intelligence artificielle et cybersécurité. Pourtant, un décalage persiste : le passage à l’opérationnel reste lent, et les bénéfices attendus peinent à se matérialiser à grande échelle. 

Le défi n’est plus technologique, mais réside dans l’intégration de ces capacités dans des environnements ATM critiques, soumis à des exigences de sécurité, de certification et de continuité de service. 

L’enjeu n’est donc plus d’innover, mais d’exécuter : transformer une vision en capacités opérationnelles effectives. 

Le nouvel ATM : une architecture modulaire… mais plus complexe 

Historiquement, l’ATM reposait sur des systèmes fortement intégrés, garantissant robustesse et maîtrise, mais limitant l’agilité. 

Le NSDM introduit une rupture avec des architectures modulaires et des services découplés, séparant les infrastructures techniques des services opérationnels. Cette évolution s’accompagne de l’émergence d’un écosystème multi-acteurs, favorisant l’innovation mais transformant les équilibres industriels. 

Cependant, cette modularité ne simplifie pas le système. Elle introduit une complexité différente : multiplication des dépendances, orchestration des flux de données en temps réel et cohérence globale reposant désormais sur l’intégration plutôt que sur l’intégration native. 

La complexité ne disparaît pas : elle se déplace vers l’intégration. 

Le vrai défi : intégrer des systèmes critiques dans un environnement ouvert 

L’ATM reste un système critique, soumis à des contraintes fortes de certification, de réglementation et de disponibilité 24/7. 

Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement de développer des services performants, mais de les intégrer dans un système cohérent, certifié et opérationnel. 

L’intégration devient la fonction centrale du nouvel ATM, au croisement de l’ingénierie, de la réglementation et de l’opérationnel. Elle implique la maîtrise des architectures, des processus de validation et des interfaces dans un environnement multi-fournisseurs. 

Par ailleurs, la centralité croissante de la donnée et de l’automatisation renforce l’exigence de maintenir une vision opérationnelle cohérente, condition essentielle à la prise de décision. 

Accélérer le passage à l’opérationnel 

Le principal défi de l’ATM européen réside dans le passage à l’opérationnel. Le « time-to-operations » reste trop long, créant un décalage persistant entre innovation et déploiement. 

Accélérer ne consiste pas à aller plus vite à tout prix, mais à réduire ce délai sans compromettre la sécurité. 

Le premier défi consiste à transformer sans rupture. Le système ATM ne peut être remplacé en une seule fois : les systèmes legacy doivent continuer à fonctionner tout en intégrant progressivement de nouvelles briques. Cette coexistence peut prendre la forme d’une modernisation progressive ou d’un déploiement parallèle de nouvelles solutions. Le choix dépend des contraintes techniques et opérationnelles, et impose une maîtrise fine des risques et des dépendances, ainsi qu’une adaptation des gouvernances et un accompagnement du changement encore trop souvent sous-estimés. 

Mais cette transformation est également humaine. Elle implique une évolution des pratiques, des rôles et des responsabilités pour l’ensemble des acteurs de l’ATM. Sans accompagnement, le risque est un frein à l’adoption, une perte de confiance et une dérive dans les décisions face à la complexité croissante. À l’inverse, en plaçant l’humain au cœur des dispositifs — formation, implication des utilisateurs, évolution des cultures — il devient possible de sécuriser l’appropriation des changements et de tirer pleinement parti des nouvelles capacités. 

Au-delà de la migration, l’enjeu est d’industrialiser la transformation. Cela suppose la standardisation des interfaces, la réutilisation des briques et la mise en place de logiques de plateforme permettant de passer de projets pilotes à un déploiement à grande échelle. 

Cette accélération nécessite également un soutien structurant aux niveaux européen et national. Les investissements requis ne peuvent être portés par les seuls acteurs industriels et ANSP. Ils doivent s’inscrire dans des cadres coordonnés de financement et de gouvernance, appuyés par des engagements durables de l’ensemble des parties prenantes. 

Ceci suppose de trouver trois équilibres : 

  • Le cadre de financement et le cadre de performance attendu : au-delà du cadre, ce sont les règles d'application et de contrôle qui doivent être adaptées pour une orientation résultat et non moyens 

  • L'accélération sur les fondamentaux au détriment de la quantité de solutions moins prioritaires : Recentrer les moyens de l’Europe et des états sur l'infrastructure, la donnée et la cyber le temps de rebâtir le socle qui permettra de faire évoluer la valeur métier plus rapidement 

  • Dessiner les cadres de souveraineté (Cloud, donnée, produit, ressource humaines) éligibles et y associer les incitations pour la protection de l’Europe et l'harmonisation du socle 

L’équation est exigeante : accélérer le passage à l’opérationnel tout en garantissant sécurité, certification, continuité de service et appropriation humaine. 

Le rôle clé de l’intégrateur dans le nouvel ATM européen 

Dans ce nouvel environnement, la valeur se déplace vers les capacités d’intégration, d’orchestration et de transformation des systèmes critiques. 

Avec le NSDM, la complexité ne disparaît pas mais se concentre dans l’intégration. Le défi consiste à faire fonctionner ensemble des services distribués dans un environnement certifié et contraint. 

L’intégrateur devient ainsi l’orchestrateur d’un écosystème distribué, garantissant cohérence fonctionnelle, sécurité opérationnelle et continuité de service. Cette fonction repose sur une combinaison de compétences techniques, opérationnelles et organisationnelles. 

Il joue un rôle clé dans la gestion de la coexistence entre systèmes legacy et architectures de nouvelle génération, en maîtrisant les transitions, les dépendances et les impacts opérationnels. 

Au-delà des projets, il contribue à structurer un ATM industrialisable à l’échelle européenne, en favorisant des architectures modulaires, interopérables et réutilisables. 

Cette transformation s’inscrit également dans un enjeu de souveraineté et de résilience. Les architectures doivent concilier ouverture et maîtrise, garantir la sécurité, la continuité de service et le contrôle des données. 

Dans ce contexte, l’intégrateur devient un acteur central, à l’interface entre systèmes, gouvernance et transformation industrielle. 

Vers un ATM réellement déployable 

L’ATM européen ne manque plus de vision. Le défi réside désormais dans l’exécution : transformer des architectures cibles en capacités opérationnelles déployées. 

Cela suppose de connecter durablement vision stratégique, architectures, systèmes techniques et réalités opérationnelles. Le passage à l’échelle reste complexe, en raison des contraintes de certification et de continuité de service. 

L’ATM de demain ne pourra plus être conçu comme un système figé. Il devra être évolutif par conception, capable d’intégrer progressivement de nouvelles capacités sans remise en cause globale. 

L’objectif est désormais de construire un système capable d’évoluer durablement. 

De la vision à la réalité opérationnelle 

La transformation de l’ATM n’est plus avant tout un défi technologique. Les solutions existent. La difficulté réside dans leur intégration, leur certification et leur déploiement à grande échelle, notamment en raison du rythme d’évolution encore lent des standards. 

Le succès du NSDM dépendra de la capacité collective à aligner innovation, gouvernance et exécution, dans un cadre européen coordonné et durable. 

En définitive, il ne se mesurera pas à la sophistication des architectures, mais à leur capacité à produire des bénéfices opérationnels concrets, en garantissant sécurité et performance à grande échelle. 

L’avenir de l’ATM dépendra de la capacité de l’Europe à transformer une ambition en réalité opérationnelle. 

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