Gestion de crise : l’apport stratégique des données spatiales

par Adrien Pain - Responsable Space Consulting Europe
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Quand la donnée spatiale redéfinit la gestion de crise 

Lorsqu'une crue déborde le cadre prévu — zone enclavée, réseau coupé, phénomène imprévisible — les capteurs au sol atteignent leurs limites. Le satellite, lui, continue de voir. 

Face à l’intensification des catastrophes naturelles, la sécurité civile connaît une transformation profonde. Longtemps fondée sur des capteurs au sol, des observations humaines et des modèles hydrologiques locaux, elle s’enrichit désormais d’une nouvelle source d’information devenue stratégique : la donnée spatiale. 

Les dispositifs traditionnels de gestion de crise s’appuient sur des réseaux d’alerte locaux, des relevés humains et des capteurs de terrain. Indispensables dans les territoires bien instrumentés, ils se heurtent toutefois à une limite structurelle : leur portée demeure circonscrite aux zones où ils ont été déployés.  

Au-delà, c'est l'angle mort. « Le satellite permet de couvrir des superficies entières, avec un historique de données qui remonte à plus de dix ans pour Copernicus, et dans toutes les conditions climatiques, de jour comme de nuit », explique Adrien Pain, responsable Space Consulting Europe. Avec une résolution pouvant atteindre jusqu’à 30 centimètres et un délai d’obtention d’image qui, dans les cas favorables, peut être ramené entre 45 minutes et deux heures, la donnée spatiale transforme ce qui était une contrainte logistique en avantage opérationnel. 

Plutôt que de concurrencer les capteurs existants, CS Group, filiale de Sopra Steria, a choisi de les compléter : non pas en opérant des satellites, mais en construisant la chaîne numérique qui transforme l'image spatiale en informations enrichies directement utilisables par les opérateurs terrain de la sécurité civile. 

FLOODCARE : transformer l’image en décision opérationnelle 

FLOODCARE, développé par CS Group dans le cadre du programme France 2030, répond à un problème concret. En situation d’inondation, un préfet ou un responsable de SDIS (service départemental d’incendie et de secours) n’a pas besoin d’une image satellite brute : il lui faut savoir si ses équipes peuvent atteindre les zones sinistrées, et dans quelles conditions d’engagement. 

La solution livre quatre informations essentielles : un premier contour rapide des surfaces inondées, un second contour plus précis pour affiner l’analyse, l’accessibilité aux bâtiments et aux populations, la hauteur d’eau, ainsi qu’un indice de traficabilité. Ce dernier convertit l’image en indications directement mobilisables sur le plan opérationnel. Comme le résume Adrien Pain, « l’enjeu n’est pas de livrer une image brute, mais d’indiquer aux services d’urgence par quels moyens une zone inondée peut être atteinte — véhicule léger, moyen renforcé ou absence totale d’accès ». Une lecture en trois niveaux, immédiatement exploitable pour orienter l’intervention. 

Ces informations ne transitent pas par un portail supplémentaire que les utilisateurs devraient s’approprier. Elles s’intègrent directement sous forme de couches de données dans CRIMSON, l’hyperviseur de gestion de crise de CS Group, déjà utilisé par le COGIC (centre opérationnel de gestion interministérielle des crises), les COZ (Centres Opérationnels Zonaux) et par environ 80 % des SDIS français. Cette intégration est également possible au sein des systèmes d’informations des préfectures (SYNAPSE), du système de gestion de crise NEXSIS de l’agence du numérique de la sécurité civile mais aussi au sein des systèmes d’informations géographiques comme QGIS ou ArcGIS d’ESRI.   Le choix est assumé : ne pas ajouter un outil de plus, mais enrichir les environnements déjà maîtrisés par les services de secours. Cette logique d’intégration, plutôt que de substitution, constitue l’un des leviers les plus concrets de l’adoption du dispositif. 

Une chaîne de traitement pensée pour la continuité de service 

FLOODCARE réunit six acteurs complémentaires dans le cadre d’un cahier des charges coproduit par le CNES et le ministère de l’Intérieur, au titre du programme France 2030. CS Group en assure l’architecture d’ensemble ainsi que le service de traficabilité. La cartographie rapide des zones inondées est confiée au SERTIT (Service Régional de Traitement d’Image et de Télédétection) et à CLS (Collecte Localisation Satellites), mobilisés en alternance afin de garantir redondance et continuité. Vortex-io déploie des stations de surveillance sous les ponts afin de mesurer la hauteur d’eau et de détecter les embâcles, ces accumulations de débris susceptibles de fragiliser les ouvrages. L’INRAE (Institut National de Recherches pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement) apporte l’historique des crues et les modèles de terrain, tandis qu’HydroMatters contribue à la modélisation hydrologique. L’ensemble fonctionne selon une chaîne coordonnée afin de livrer une information immédiatement exploitable par les centres de décision. 

Cette architecture distribuée impose une exigence technique majeure : traiter des images issues de capteurs hétérogènes, qu’il s’agisse de données radar ou optiques et de différents fournisseurs. « C'est comme travailler avec un Nikon, un Canon ou un Fujifilm : le rendu varie, et les algorithmes doivent s'y adapter », illustre Adrien Pain. En contrepartie, cette diversité de sources garantit la continuité du service : aucun fournisseur unique n’est en mesure de conditionner à lui seul le fonctionnement du dispositif. 

Les premières activations en conditions réelles ont permis d’évaluer l’apport du système. Lors des crues de février 2026, FLOODCARE a été mobilisé sur plus d’une quinzaine de jours en continu, couvrant neuf zones et traitant trente-quatre images, avec des délais de livraison ramenés jusqu’à 47 minutes dans les cas les plus favorables. 

Adrien Pain précise également « qu’une première mise à l’épreuve avait eu lieu dès 2025 avec la tempête Herminia, alors même que le projet n’était pas encore pleinement lancé, avec de premières productions livrées en quelques heures ». Sur des territoires français déjà fortement instrumentés et surveillés (réseau Vigicrues), la donnée satellitaire a surtout confirmé les observations de terrain et permis de constituer une base de données d’étendues inondées. En revanche, face à des phénomènes moins prévisibles, comme une rupture de digue ou une crise touchant des zones isolées, la vision synoptique du satellite prend toute sa valeur. C’est dans ces situations de discontinuité, lorsque les capteurs au sol ne suffisent plus ou deviennent indisponibles, que l’imagerie spatiale révèle le plus nettement son intérêt opérationnel. 

Souveraineté spatiale : de la dépendance au besoin d’autonomie 

La guerre en Ukraine a rendu visible une fragilité que peu d'acteurs avaient anticipée : l’accès aux images satellitaires demeure tributaire de fournisseurs commerciaux dont les priorités ne coïncident pas nécessairement avec celles de leurs clients. « Il existe un risque réel de “denial of service” : un gouvernement peut réquisitionner un satellite commercial pour ses propres besoins, rendant la ressource indisponible pour les autres », détaille Adrien Pain. Le parallèle établi avec la menace d’une coupure de Starlink en Ukraine ou l’embargo sur l’accès aux images satellite dans le conflit avec l’Iran apportent une réalité tangible à ce risque jusque-là largement théorique. 

L’Union européenne s’attache désormais à réduire cette dépendance à travers le programme EOGS (Earth Observation Governmental Services), qui vise à déployer, d’ici 2030, une capacité souveraine beaucoup plus réactive. L’ambition est claire : fournir une image sur n’importe quelle zone en 30 à 45 minutes, grâce à une architecture en trois couches combinant satellites gouvernementaux, constellations des États membres et fournisseurs commerciaux. L’enjeu n’est pas seulement capacitaire, il est aussi géopolitique : éviter qu’un fournisseur priorise d’autres clients ou d’autres intérêts stratégiques. 

CS Group s’inscrit déjà dans cette logique souveraine avec une approche technologique open source et un portefeuille de fournisseurs d’images volontairement diversifié. « Notre rôle, c'est l'architecture numérique en aval du satellite : sécurisation des flux, fusion et valorisation de la donnée, distribution aux opérateurs terrain », affirme Adrien Pain. 

Vers un usage élargi au service de la résilience territoriale 

Les briques technologiques de FLOODCARE ont vocation à s’étendre au-delà du seul champ des inondations. Les feux de forêt, la sécheresse, voire certains phénomènes de submersion ou de glissements de terrain figurent déjà parmi les pistes envisagées. Le suivi des stocks d’eau, déjà opérationnel sur plus de 55 000 plans d’eau français selon Adrien Pain, « ouvre de nouveaux usages : production d’indices de sécheresse, identification de réserves disponibles pour les opérations d’écopage, ou appui à la planification et à la gouvernance territoriale de l’eau ». À plus long terme, ces services pourraient contribuer non seulement à la gestion de crise, mais aussi à la préparation, à l’aménagement du territoire et à la résilience des collectivités face à des aléas climatiques appelés à se multiplier. 

La cible institutionnelle s’élargit également. À ce jour, seules les plus hautes autorités nationales peuvent déclencher le Copernicus Emergency Management Service (CEMS). Les communes et les métropoles demeurent tributaires d’une décision qui ne leur appartient pas. CS Group entend faire évoluer cette situation dans un horizon de dix-huit à vingt-quatre mois. « L'objectif, c'est qu'une collectivité puisse déclencher elle-même le service dès qu'elle en a le besoin, sans dépendre d'une autorité supérieure », indique Adrien Pain. En développant progressivement une capacité de résilience territoriale ancrée dans les usages opérationnels, CS Group et Sopra Steria dessinent une approche appelée à devenir structurante à mesure que la donnée spatiale s’impose comme une infrastructure critique de gestion de crise. 

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