En octobre 2025, Airbus, Thales et Leonardo ont annoncé la fusion de leurs activités spatiales au sein d’une coentreprise baptisée Bromo : 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 25 000 employés. Ce mouvement de consolidation industrielle répond à une réalité de marché : l’économie spatiale mondiale dépasse désormais 626 milliards de dollars et devrait franchir le trillion d’ici 2034. Mais pendant que les industriels se regroupent, les États européens, eux, peinent à converger.
L’électrochoc de 2022… et l’après
Lorsque la Russie a retiré ses fusées Soyouz de Kourou en 2022, l’Europe a pris la mesure de sa dépendance structurelle. « C’était l’exemple critique du retard des lanceurs, avec Ariane 6 qui n’était pas disponible. Mais cela a aussi été un électrochoc : l’Europe s’est dit « il faut réagir ». Et elle est en train de le faire », précise Sylvain D’Hoine, directeur des programmes spatiaux, CS Group (Sopra Steria).
Trois ans plus tard, le réveil est engagé, mais il est lent. Et les dépendances vont bien au-delà des lanceurs. Les composants électroniques d’abord, pour lesquels l’Europe reste tributaire de puissances extérieures. Mais c’est surtout la dépendance au cloud qui préoccupe l’expert. Avec la multiplication des données à traiter (images Copernicus, surveillance spatiale, segment sol as-a-service), l’Europe reste trop souvent contrainte : « L’enjeu, c’est d’éviter que toutes ces données se retrouvent sur des clouds américains, alerte Sylvain D’Hoine. D’où ce besoin d’hyperscalers au niveau européen. »
Un problème d’organisation, pas de budget
L’ESA a débloqué un budget record de 22,3 milliards d’euros, le plus élevé de l’histoire de l’agence. Le problème européen n’est donc pas le financement. C’est la manière dont il est dépensé. Le rapport McKinsey de novembre 2025 sur l’écosystème spatial européen pose le diagnostic: les fonds sont distribués à travers un cadre institutionnel fragmenté dans lequel gouvernements, ESA, EUSPA, agences nationales et forces armées opèrent selon des logiques distinctes. Résultat : en 2024, l’Europe n’a effectué que trois lancements orbitaux, contre 154 pour les États-Unis et 68 pour la Chine. La part européenne dans les lancements mondiaux décline régulièrement depuis dix ans.
La logique de retour géographique, où chaque État membre exige que ses contributions à l’ESA se traduisent en contrats nationaux, fragmente les chaînes industrielles et ralentit la prise de décision. Pendant ce temps, les investissements nationaux en matière de défense spatiale se multiplient, chaque pays développant ses propres capacités souveraines sans garantie de convergence. La tentation du repli national est réelle.
Le commissaire européen à la Défense et à l’Espace, Andrius Kubilius, a lui-même alerté lors de la Conférence spatiale européenne de janvier 2026 : les investissements spatiaux nationaux progressent, mais la fragmentation affaiblit la dissuasion collective. L’interopérabilité doit être intégrée dès la conception, pas ajoutée après coup.
Une situation que déplore le directeur des programmes spatiaux de CS Group : « La question n’est pas seulement financière. Nous avons les capacités en Europe. Il faut qu’on puisse les utiliser, les fédérer pour aller plus vite. » Le diagnostic est clair : ce n’est pas le budget qui manque, c’est une gouvernance capable de prendre des décisions à la vitesse du marché.
Le logiciel et l’intégration comme leviers de convergence
Face à cette fragmentation, quels leviers l’Europe peut-elle activer rapidement, sans attendre une refonte institutionnelle qui prendra des années ? Sylvain D’Hoine en identifie deux. Le premier est l’excellence logicielle : « L’excellence logicielle peut être un levier de compétitivité majeur plutôt que de rattraper le retard hardware. Prenez Starlink : ils font de l’évitement automatique de débris à bord avec l’IA. C’est plus rapide et plus efficace. »
L’enjeu est de numériser le cycle de vie au plus tôt : jumeaux numériques plutôt que prototypes hardware, simulation pour accélérer la R&D, automatisation du segment sol. GOSMIC, la plateforme cloud-native développée par CS Group, illustre cette approche. Pour les constellations multi-orbites de nouvelle génération, la gestion de centaines de satellites exige une automatisation totale. « Nous sommes cloud natif. Les avantages : l’agilité, la mise à jour en temps réel, la montée à l’échelle, la résilience », apprécie l’expert. Là où une constellation traditionnelle nécessiterait des centaines d’opérateurs, une plateforme comme GOSMIC permet une gestion optimisée par l’IA.
Le second levier est la capacité de fédération. L’Europe n’a pas besoin de tout reconstruire à partir de zéro : elle dispose de capacités nationales de surveillance, d’observation et de communication. Ce qui manque, c’est l’architecture pour les rendre interopérables. Le commissaire Kubilius a évoqué un Virtual Commons Center qui fédérerait les capacités de surveillance des différents pays. C’est précisément le rôle que joue CS Group en tant qu’intégrateur de systèmes de systèmes : « Nous positionnons nos architectures ouvertes et interopérables pour fusionner les différentes capacités de surveillance spatiale ou pour fédérer les capacités spatiales apportées par les différents pays européens », illustre Sylvain D’Hoine.
L’acquisition de Starion, qui positionne Sopra Steria dans le top 3 du digital spatial européen avec plus de 1 600 personnes dédiées, renforce cette double compétence. « Le couple CS Group-Sopra Steria prend tout son sens : Sopra Steria possède des compétences d’optimisation du signal télécom sur des réseaux terrestres. L’objectif est d’utiliser cette expertise pour les réseaux satellites. » Une convergence digitale-spatiale qui répond directement au besoin d’intégration que les programmes purement institutionnels ne parviennent pas à produire seuls. Dans un écosystème où les agences publiques fixent le cadre mais où la vitesse d’exécution fait défaut, les intégrateurs privés capables de faire dialoguer les systèmes entre eux deviennent un maillon stratégique.
Volume, vitesse, intégration
Dans la course spatiale qui vient, l’Europe n’a pas besoin de copier SpaceX, elle n’en a d’ailleurs pas les moyens industriels. Mais elle ne peut pas non plus se permettre que ses stratégies nationales se développent en parallèle, chacune trop petite pour peser à l’échelle mondiale.
Alors, que faut-il ? D’abord, du volume pour amortir les coûts et atteindre la masse critique. Ensuite, de la vitesse pour que les décisions ne mettent pas des années à se concrétiser. Et enfin de l’intégration pour que les capacités nationales deviennent les briques d’une architecture commune plutôt que des silos concurrents. « Pour que l’Europe redevienne une puissance spatiale forte, il est essentiel d’éviter la fragmentation par l’interopérabilité », martèle Sylvain D’Hoine.
La question n’est plus de savoir si l’Europe a les moyens de ses ambitions spatiales. Elle est de savoir si elle a la volonté de les partager.