L’euro numérique arrive : ce que les banques doivent savoir dès maintenant

par Antonia Greil - Consultant Payments Banking, Sopra Steria
par Savas Cetin - Senior Manager Banking, Sopra Steria
| minutes de lecture

Une perspective stratégique

La Banque centrale européenne passe de la théorie à l’exécution concernant l’euro numérique, une monnaie digitale de banque centrale de détail conçue comme un moyen de paiement numérique adossé à l’euro et sans risque, destiné à l’ensemble des citoyens de la zone euro. L’objectif n’est pas de remplacer les espèces, mais de les compléter et de renforcer la souveraineté monétaire européenne.

De leur côté, les banques sont appelées à jouer un rôle d’intermédiaires : gestion de l’onboarding et des portefeuilles, intégration de l’euro numérique dans leurs services existants, et développement de nouvelles offres à valeur ajoutée. Le projet se trouve actuellement en phase de préparation (2023–2025), avec un lancement potentiel dès 2026.

Pour une vision plus large de ce que l’euro numérique pourrait signifier pour les banques et les citoyens, l’analyse de Sopra Steria The Digital Euro: Reinventing Money, Redefining Banking explore en détail ces implications.

Ce qu’est l’euro numérique… et ce qu’il n’est pas

L’euro numérique est envisagé comme une monnaie digitale de banque centrale (CBDC) : une forme numérique de cash émise par la BCE et accessible au public dans la zone euro. Il est conçu pour compléter – et non remplacer – les solutions de paiement existantes ainsi que la monnaie fiduciaire, tout en se distinguant des formes actuelles de monnaie sur plusieurs points clés :

  • Contrairement à la monnaie scripturale commerciale, l’euro numérique serait sans risque, car directement garanti par la BCE.
  • Contrairement aux cryptomonnaies et à la majorité des stablecoins, il serait régulé, non spéculatif et juridiquement reconnu comme monnaie ayant cours légal.

Comme indiqué précédemment, l’objectif n’est pas de supprimer les espèces, mais d’offrir une solution de paiement numérique complémentaire pour la zone euro : fiable, accessible et souveraine .

Par ailleurs, l’euro numérique n’a pas vocation à remettre en cause le rôle des banques commerciales. Il ne sera pas programmable de manière à restreindre la façon dont les utilisateurs dépensent leur argent. L’intention des autorités européennes est de renforcer le choix et la résilience de l’écosystème de paiement européen, et non de désintermédier le secteur financier.

Cependant, les banques demeurent prudentes vis-à-vis de l’euro numérique, percevant ses cas d’usage potentiels comme insuffisamment différenciés par rapport aux systèmes existants. Cette tension met en lumière l’arbitrage entre les objectifs de souveraineté portés par l’Europe et les considérations commerciales des banques, notamment au regard des coûts significatifs liés à son déploiement.

Les objectifs de la BCE : souveraineté, innovation, résilience

La BCE ne poursuit pas le projet d’euro numérique par simple souci de nouveauté, mais en réponse à des évolutions structurelles des paiements et de la politique monétaire. Ses objectifs sont clairs : l’euro numérique constitue un levier destiné à renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe en matière de paiements. Aujourd’hui, les paiements en point de vente reposent fortement sur des réseaux de cartes non européens . Cette dépendance représente un risque pour la souveraineté monétaire, en particulier dans un contexte où les paiements numériques sont de plus en plus dominés par de grandes entreprises technologiques mondiales.

L’euro numérique ne vise donc pas uniquement à répondre aux vulnérabilités actuelles, mais cherche à :

  • Renforcer la souveraineté monétaire en réduisant la dépendance à des réseaux de paiement dominés par des acteurs étrangers et en proposant une option de paiement numérique publique sous gouvernance européenne.
  • Stimuler l’innovation et la concurrence dans les services financiers numériques en permettant l’émergence de nouveaux services et modèles économiques grâce à une infrastructure ouverte.
  • Garantir la résilience des paiements, notamment en période de crise ou de défaillance des infrastructures, en offrant une solution de repli.

La BCE considère ainsi l’euro numérique comme un actif stratégique dans une économie de plus en plus digitalisée et marquée par des enjeux géopolitiques croissants.

Le rôle des banques : bien plus que de simples intermédiaires techniques

Les banques ne sont pas mises à l’écart : elles sont appelées à jouer un rôle d’intermédiaires dans la distribution de l’euro numérique. Leurs responsabilités potentielles incluent notamment :

  • La gestion de l’onboarding, de la vérification d’identité et de la conformité AML
  • La mise à disposition de portefeuilles et d’interfaces clients à destination des consommateurs et des commerçants
  • L’accompagnement et le support client afin de garantir une expérience utilisateur fluide et de renforcer la confiance dans l’euro numérique
  • L’intégration de l’euro numérique au sein des plateformes et services bancaires existants

Au-delà de l’infrastructure, les banques seront in fine le principal point de contact entre l’euro numérique et les utilisateurs finaux. Si ce projet ouvre des perspectives de création de nouvelles sources de revenus, ses cas d’usage concrets restent encore largement débattus. De nombreuses banques demeurent prudentes, dans l’attente de clarifications issues des futurs rulebooks et tout en évaluant les coûts potentiels de déploiement.

Néanmoins, un positionnement précoce pourrait permettre aux banques de co-construire l’innovation plutôt que de la subir, par exemple en explorant des services à valeur ajoutée tels que l’intégration de l’euro numérique dans des programmes de fidélité, des solutions de financement, des smart contracts ou des écosystèmes business plus larges.

Calendrier et état d’avancement du projet

Où en est-on concrètement aujourd’hui ? La BCE a achevé sa phase d’investigation de deux ans en 2023 et est entrée en phase de préparation en novembre 2023. Cette phase se poursuit actuellement et doit s’étendre jusqu’au début de l’année 2026.

Les principales étapes du projet incluent :

  • 2023 : fin de la phase d’investigation
  • Novembre 2023 – fin 2025 : phase de préparation pilotée par la BCE
  • 2024–2025 : élaboration du rulebook de l’euro numérique (interopérabilité, protection de la vie privée, expérience utilisateur)
  • 2024–2025 : sélection des prestataires pour l’infrastructure et les solutions de portefeuilles
  • Des fournisseurs clés ont déjà été retenus, marquant le passage du concept à la mise en œuvre
  • Tests approfondis et concertation avec les banques, commerçants et consommateurs

Une décision finale sera prise à l’issue du processus législatif européen, probablement début 2026. Le lancement le plus précoce possible est envisagé pour 2026.

Le projet n’est donc plus théorique : nous sommes désormais pleinement entrés dans une phase de conception et de prise de décision.

Pourquoi les banques doivent agir dès maintenant

L’euro numérique est bien plus qu’une simple exigence réglementaire : il constitue un véritable point d’inflexion stratégique. Les banques qui choisissent d’attendre prennent le risque d’être reléguées au rôle de simples processeurs techniques au sein d’une chaîne de valeur qu’elles dominaient jusqu’alors.

Dans ce contexte, l’inaction n’est plus une option, d’autant plus que l’euro numérique est appelé à devenir un règlement européen s’appliquant de manière uniforme à l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Pour agir de manière stratégique, les banques devraient :

  • Suivre de près les évolutions réglementaires et participer aux consultations de la BCE
  • Réaliser des diagnostics internes de maturité (core banking, API, conformité)
  • Identifier les segments de clientèle et les cas d’usage clés
  • Aligner leur stratégie digitale et paiements avec les futurs modèles de CBDC
  • Explorer de nouveaux modèles économiques et services à valeur ajoutée, notamment autour de l’identité numérique

Les banques sont idéalement positionnées pour instaurer la confiance autour de l’euro numérique, à condition d’agir suffisamment tôt.

Ceux qui se préparent dès aujourd’hui contribueront à définir les règles du jeu. Ceux qui attendent risquent de devoir simplement s’y conformer.

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Conclusion

L’introduction d’un euro numérique ne constitue pas seulement une évolution technique, mais bien une transformation potentiellement monétaire et stratégique du système financier européen. Elle offre aux banques l’opportunité de réaffirmer leur rôle d’intermédiaires de confiance, même si les cas d’usage concrets restent discutés et que le déploiement impliquera des coûts non négligeables.

À mesure que la BCE avance dans ce projet, les banques sont invitées à s’engager dès à présent : suivi réglementaire, exploration de projets pilotes et évaluation des modèles économiques envisageables.

L’euro numérique arrive, mais son adoption dépendra de la clarté des cas d’usage, de la maîtrise des coûts et d’une planification stratégique rigoureuse.

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FAQ

Quel est l’objectif de l’euro numérique ?

L’euro numérique vise à renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe en matière de paiements, à réduire la dépendance aux réseaux non européens et à garantir la résilience des paiements en période de crise.

L’euro numérique est-il une cryptomonnaie ?

Non. Il s’agit d’une monnaie digitale de banque centrale (CBDC), régulée et directement garantie par la BCE, juridiquement reconnue comme de l’euro et non spéculative.

Comment utiliser l’euro numérique ?

Les particuliers et les commerçants y accéderaient via les banques, au moyen de portefeuilles et d’interfaces de paiement intégrés aux services bancaires existants.

L’euro numérique va-t-il remplacer les espèces ?

Non. Il vise à compléter l’argent liquide et les solutions de paiement existantes, en proposant une alternative numérique publique.

Qui contrôle l’euro numérique ?

L’euro numérique serait émis et garanti par la BCE, les banques commerciales jouant un rôle d’intermédiaires pour l’onboarding, les portefeuilles et le support client.

Peut-on investir dans l’euro numérique ?

Non. Il s’agit d’une monnaie régulée et non spéculative, destinée à être utilisée comme moyen de paiement.

L’euro numérique est-il sûr ?

Oui. Il est qualifié de sans risque car directement garanti par la BCE, et conçu pour être stable, régulé et digne de confiance dans l’ensemble de la zone euro.

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