Dans les centres de contrôle spatiaux pour les constellations, quelques opérateurs suffisent désormais là où vingt étaient nécessaires. Cette révolution opérationnelle ne relève ni du
marketing ni du fantasme technologique : elle illustre une approche rigoureuse de l’intelligence artificielle spatiale, dans laquelle chaque algorithme répond à un besoin opérationnel précis.
Une transformation discrète mais profonde s’opère dans l’industrie spatiale européenne. La multiplication des lancements et la complexité croissante des constellations imposent de repenser radicalement les opérations
au sol. Cette évolution s’est faite progressivement », explique Nicolas Frouvelle, responsable marketing et communication pour le spatial chez CS (Sopra Steria Group). « Elle répond à une double problématique
: gérer le volume croissant de données transmises par les satellites et automatiser des opérations de plus en plus complexes pour réduire les coûts. »
Face à cette transformation, Sopra Steria a fait le choix d’une approche différenciante : privilégier l’efficacité opérationnelle réelle plutôt que les effets d’annonce. Lorsqu’on
parle d’intelligence artificielle dans le spatial, il faut distinguer le marketing du pragmatisme technique », précise l’expert Notre valeur ajoutée se situe dans des applications concrètes : la prédiction
des pannes, la détection d’anomalies, l’optimisation des opérations. »
Anticiper plutôt que réagir : le cœur de l’automatisation spatiale
La distinction entre gestion prédictive et monitoring réactif structure toute l’approche. La gestion prédictive offre une vision d’ensemble de l’état actuel et futur du système », explique Nicolas
Frouvelle. Le monitoring réactif nécessite quant à lui une intervention humaine rapide. »
Cette différence répond à une contrainte fondamentale du spatial. Là où un avion réagit en temps réel, un satellite s’inscrit dans une temporalité contrainte, structurée par la chaîne
sol-espace et la prise de décision au sol. Ces objets se déplacent à plusieurs kilomètres par seconde. Le temps de réaction est incomparable avec l’aéronautique », souligne l’expert. Dans
ce contexte, anticiper devient une nécessité opérationnelle absolue et l’intelligence artificielle, correctement appliquée, un outil déterminant.
GOSMIC : souveraineté et modularité au cœur de l’architecture
Face aux solutions propriétaires d’outre-Atlantique, CS a développé GOSMIC, un segment sol qui illustre cette philosophie pragmatique. L’objectif est double : offrir une alternative européenne aux systèmes
existants et permettre une intégration progressive », précise Nicolas Frouvelle. L’architecture repose sur des microservices permettant d’intégrer des briques logicielles de multiples partenaires.
Cette modularité répond à une logique commerciale et technique. Un opérateur peut acquérir uniquement le module de contrôle s’il dispose déjà d’outils de calcul de trajectoire, ou inversement.
Nous proposons un produit complet, mais qui peut être commercialisé par composants et complété par d’autres solutions », détaille l’expert.
Les gains opérationnels témoignent de l’efficacité de cette approche. Pour une constellation de vingt satellites, un segment sol classique nécessite quinze à vingt opérateurs. Avec GOSMIC, trois opérateurs
maximum suffisent », indique Nicolas Frouvelle. Cette optimisation repose sur la parallélisation des tâches et des algorithmes de haute précision en dynamique orbitale.
Aiko : l’innovation européenne au service de la détection d’anomalies
Le partenariat stratégique avec Aiko, startup italienne spécialisée dans l’IA embarquée, illustre la stratégie de coopération européenne de Sopra Steria. Leur expertise porte sur la détection
d’anomalies dans les échanges de données avec les satellites », explique Nicolas Frouvelle.
Cette collaboration dépasse le simple apport technologique. Sopra Steria apporte la solidité d’un grand groupe européen et son expertise opérationnelle. Aiko nous apporte l’agilité d’une startup innovante.
Cette logique de coopération européenne structure l’ensemble de l’approche face aux acteurs américains et chinois, dans un secteur où la souveraineté technologique devient un enjeu stratégique
majeur.
Le partenariat permet également d'explorer de nouveaux marchés. « Cette collaboration franco-italienne nous ouvre des opportunités commerciales et renforce notre positionnement européen », souligne l'expert.
L’humain dans la boucle : un avantage concurrentiel
Sur le spatial militaire et les opérations sensibles, Sopra Steria a fait le choix délibéré de maintenir l'humain dans la boucle décisionnelle. « L'automatisation complète n'est ni souhaitable ni acceptable
pour des opérations à enjeux géopolitiques », affirme Nicolas Frouvelle. « Les décisions d'évitement satellitaire impliquent des considérations qui dépassent la pure technique. »
Cette exigence s'étend aux services en orbite, ces missions complexes de rapprochement de satellites. « La précision requise pour approcher un débris spatial qui tourne dans tous les sens exige encore l'expertise humaine pour
les décisions critiques », explique l'expert. Une technicité que peu d'acteurs européens maîtrisent.
Loin d'être une limitation, cette approche constitue un différenciateur face aux solutions « boîte noire ». « Nos clients comprennent la valeur d'une architecture transparente où les décisions critiques
restent sous contrôle humain », observe Nicolas Frouvelle.
Une vision collaborative de l’IA spatiale
Pour l'avenir, Sopra Steria mise sur une approche collaborative de l'intelligence artificielle. « L'IA trouvera toute son utilité dans des plateformes fédératives où elle orchestrera données et algorithmes de multiples
acteurs européens », projette Nicolas Frouvelle.
Pour la surveillance de l'espace notamment, cette approche permettrait d'optimiser télescopes et senseurs tout en produisant des résultats plus complets et précis. La complexité du spatial et l'importance des enjeux imposent une autonomisation maîtrisée », conclut l'expert. « Il ne sera jamais acceptable qu'un système décide seul. L'intervention humaine reste
indispensable.
Dans cette course à l'automatisation spatiale, Nicolas Frouvelle et ses équipes construisent ainsi une souveraineté technologique brique par brique, avec pragmatisme et rigueur. Une approche qui pourrait bien s'avérer
plus robuste et pérenne que les solutions propriétaires.