Débris spatiaux : vers une position européenne plus forte en matière de surveillance de l'orbite terrestre

par Nicolas Frouvelle - Responsable marketing et communication pour le spatial chez CS - Sopra Steria Group
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Environ 300 000 manœuvres d'évitement par an pour la seule constellation Starlink : le chiffre résume à lui seul la transformation de l'orbite basse en zone de haute tension. En sachant qu'un petit écrou propulsé à 28 000 km/h peut perforer le blindage d'un satellite, la question de la gestion des débris spatiaux est vraiment vitale.

L'espace orbital est devenu un champ de bataille statistique où chaque collision évitée représente plusieurs dizaines de millions d'euros sauvés. Avec plus de 9 300 satellites Starlink opérationnels et plus de 30 000 objets suivis quotidiennement, la surveillance de cet environnement repose largement sur des infrastructures américaines. Une dépendance stratégique que l'Europe ne peut plus ignorer.

« Avant, on envoyait un satellite dans l'espace et de temps en temps on lui faisait faire une manœuvre pour le maintenir sur son orbite », explique Nicolas Frouvelle, directeur marketing Opérations Spatiales chez Sopra Steria. « Maintenant, on a des satellites beaucoup plus agiles et intelligents, qui peuvent manœuvrer, bouger, et potentiellement être utilisés de manière non nominale. Le paradigme a complètement changé en particulier avec l’émergence des constellations comme Starlink. »

Face à cette saturation et à la concentration des données de surveillance entre quelques acteurs, CS Group - Sopra Steria a fait le choix de développer ASTREK, une plateforme européenne conçue pour détecter les menaces orbitales et fédérer l'écosystème spatial autour d'une capacité souveraine. L'approche contraste avec les modèles propriétaires dominants : plutôt que centraliser, elle mise sur l'ouverture et la coopération.

La dépendance invisible

La surveillance de l'espace repose sur un réseau mondial de radars et de télescopes capables de détecter les objets de plus de dix centimètres en orbite basse. C'est la limite technique actuelle. « Typiquement avec les senseurs dont on dispose, on détecte plutôt les objets de plus de dix centimètres pour les orbites basses », précise Nicolas Frouvelle. Quarante mille objets suivis sur des millions de débris en circulation : la couverture reste partielle.

Cette infrastructure mondiale cache une vulnérabilité majeure. « Tous les systèmes de surveillance de l'espace sont actuellement dépendants des données américaines, parce que la plupart des télescopes et des radars sont là-bas », explique l'expert. La formule est sans appel : si demain une décision politique coupait l'accès à ces flux, l'Europe se retrouverait aveugle.

ASTREK s'appuie sur une architecture ouverte capable de se connecter à tous les types de capteurs et d'agréger leurs données pour produire ce que l'on appelle un catalogue augmenté. La plateforme corrèle, filtre et valide les mesures grâce à des algorithmes de propagation orbitale capables de calculer les trajectoires en quelques secondes. « On va récupérer de la donnée de tous ces senseurs, créer un catalogue qui soit le plus complet et le plus précis possible, et être capable de détecter très rapidement toute nouvelle menace orbitale », détaille Nicolas Frouvelle.

La détection suit un processus rigoureux qui élimine les faux positifs. Un objet n'est considéré comme danger potentiel que s'il est détecté par plusieurs capteurs avec des trajectoires cohérentes. « S'il existe déjà, on le suit, on détecte s'il a dévié de sa trajectoire. Si c'est un nouvel objet, il va être considéré comme menace potentielle seulement si plusieurs capteurs le détectent. » Cette approche multi-sources élimine les artefacts tout en construisant progressivement une connaissance fine de chaque objet catalogué.

L'Europe fédératrice plutôt que suiveuse

Le différenciateur d'ASTREK ne réside pas uniquement dans sa capacité technique, mais dans son modèle collaboratif. « l’architecture d'ASTREK permet de travailler ensemble », affirme Nicolas Frouvelle. « Pour être compétitif au niveau français et européen, chaque industriel pourra se connecter à ASTREK en y ajoutant une valeur ajoutée, un nouveau service, de l'IA, un nouvel algorithme de propagation. »

La plateforme vise à fédérer l'écosystème spatial européen. D'abord français, , puis élargi à l'Allemagne, au Royaume-Uni, à la Belgique, l'Italie, la Pologne ou l'Espagne. « Nous sommes déjà bien positionnés avec le CNES et le ministère des Armées français pour créer des catalogues », souligne l'expert. Cette légitimité nationale constitue le socle d'une expansion où une dizaine de sociétés ont déjà exprimé leur intérêt pour rejoindre la fédération prévue début 2027.

Construire cette confiance nécessite de lever les réticences liées au partage de données sensibles. ASTREK intègre des mécanismes de sécurisation et de traçabilité permettant de définir plusieurs niveaux de diffusion selon les clients. « On peut mettre en place des protocoles différents selon la nature et la provenance de la donnée, mais aussi du type d’utilisateur final, commercial ou militaire », précise Nicolas Frouvelle. La sécurisation des systèmes et des échanges n'est pas un ajout, mais un prérequis architectural.

Débris ou menaces : tracer la frontière

La surveillance spatiale a évolué. Elle ne se limite plus à éviter les collisions avec des débris inertes, mais englobe désormais la détection de comportements suspects : satellites qui s'approchent d'infrastructures critiques, manœuvres non déclarées, brouillages de signaux. « Quand on surveille des débris, on surveille des trajectoires. Mais lorsqu’une dimension géopolitique se superpose, alors de nouvelles contraintes s’imposent », explique Nicolas Frouvelle.

Les protocoles diffèrent radicalement. Éviter un débris relève de la mécanique orbitale. Réagir à un satellite concurrent qui s'approche d'un satellite français nécessite une prise de décision qui dépasse le purement scientifique. « Les décisionnaires ne sont pas les mêmes. Il faut aller chercher de l'information au niveau militaire sur le pays qui a envoyé le satellite, sur la manière dont ce satellite est déclaré, sur la nature de nos relations actuelles avec ce pays, sur ce que l’on peut faire ou ne pas faire. »

Cette hybridation entre surveillance civile et renseignement militaire illustre l'évolution du spatial vers un domaine stratégique contesté. « Ce n'est pas pour rien que le spatial devient de plus en plus militaire », observe Nicolas Frouvelle. Les exemples s'accumulent : satellites brouillés au-dessus de l'Ukraine, rapprochements non sollicités d'engins étrangers. L'espace est devenu un terrain d'affrontement indirect où chaque manœuvre s'interprète dans un contexte géopolitique.

Le syndrôme de Kessler : quand une collision en provoque mille

Le risque ultime porte un nom : l'effet Kessler. Une réaction en chaîne où une collision génère des milliers de débris qui eux-mêmes provoquent d'autres collisions, rendant certaines orbites inutilisables pendant des décennies. « Une collision peut potentiellement provoquer des dizaines ou des centaines d'autres, et là ça devient vraiment problématique », avertit Nicolas Frouvelle.

Ce scénario n'est plus théorique. En décembre 2025, une fragmentation d’un satellite starlink a été détectée et caractérisée rapidement par nos équipes en collaboration avec le CNES. « On a été capable de détecter très rapidement ces fragments, d'en caractériser cinq, de leur donner leur orbite, et maintenant ils sont intégrés dans le catalogue européen comme des nouveaux objets. » L'exemple illustre la nécessité de réagir en quelques minutes pour éviter qu'un événement isolé ne devienne catastrophique.

Les conséquences d'un effet Kessler à grande échelle toucheraient immédiatement notre quotidien. « chaque individu utilise environ cinquante satellites par jour sans s'en rendre compte », rappelle Nicolas Frouvelle. « Le smartphone capte entre dix et trente satellites GPS ou GNSS par jour. On s'en sert pour les prévisions météorologiques, pour internet, la télévision, le téléphone. Tout passe par les satellites maintenant. » Communications, navigation, finance, hôpitaux, opérations militaires : perdre l'accès à ces infrastructures, même temporairement, paralyserait l'économie.

Le Far West orbital

La régulation de l'espace orbital souffre d'un paradoxe. Des normes internationales existent : désorbitation sous quinze ans, déclaration des fréquences, prévention des collisions. Mais leur application reste difficile à imposer. « C'est un peu le Far West avec des shérifs », image Nicolas Frouvelle. « Dans les westerns, il y a des shérifs qui arrivent à imposer leur loi, il y en a qui y arrivent moins. »

Le problème s'aggrave lorsque des acteurs privés contrôlent à la fois lanceurs et constellations. « Si un jour les Etats-Unis décidnte de couper les robinets, de dire qu'à partir de demain toutes mes données de surveillance de l'espace sont payantes et très chères, on est bien embêté », prévient l'expert. Starlink contrôle environ 72 % des satellites opérés, près de 90 % en orbite basse. La concentration atteint des niveaux où quelques décisions individuelles peuvent paralyser la surveillance mondiale.

Cette dépendance stratégique dangereuse explique l'urgence d'une capacité patrimoniale européenne. « On se retrouve complètement dépendant de deux ou trois très gros industriels qui vont faire la loi, j'en ai peur », constate Nicolas Frouvelle. D'où la nécessité d'une plateforme capable non seulement de surveiller l'espace de manière autonome, mais aussi de peser dans les décisions réglementaires. « Le seul moyen, c’est plus de limiter le nombre de lancements que de réfléchir à ce que nous ferons le jour où il y aura trop de débris. »

Rebond par contrainte

Sopra Steria assume un double rôle : technologique et stratégique. « Plutôt que de se lamenter sur le fait qu'il y a une grosse partie du marché prise, on regarde quelle est notre valeur ajoutée et comment on peut rester compétitif, voire être même au-dessus sur certains points », affirme Nicolas Frouvelle. Ces points concernent la cybersécurisation des systèmes, la gestion des données sensibles et les opérations spatiales complexes. Des domaines où l'expertise métier prime sur la pure puissance de calcul.

Cette approche a généré un effet paradoxal : un rebond de l'industrie spatiale européenne stimulé par la menace de marginalisation. « Ça nous a fait énormément progresser en propulsion, sur les senseurs, sur le logiciel, parce qu'on s'est rendu compte qu'il fallait des logiciels beaucoup plus performants, beaucoup plus de données, plus de sécurité. » La contrainte a forcé la modernisation de l'écosystème français et européen.

Dans cette bataille pour la maîtrise de l'orbite terrestre, ASTREK incarne une stratégie de souveraineté technologique qui refuse la dépendance tout en reconnaissant l'interdépendance. En fédérant les acteurs européens autour d'une plateforme ouverte, sécurisée et performante, CS Group et Sopra Steria parient sur la coopération comme réponse à la concentration. Une approche qui pourrait s'avérer durable dans un domaine où la survie collective prime nécessairement sur la compétition individuelle.

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