La maîtrise du cloud n'est que la première étape vers une autonomie stratégique durable.

par Ziad Choueiri - Directeur de Programme dans la BU Secrvices Publics chez Sopra Steria
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Ziad Choueiri, vous affirmez que le focus actuel sur le cloud est nécessaire mais largement insuffisant. Pourquoi ce changement de paradigme est-il crucial aujourd'hui ?

Ziad Choueiri : Le cloud n'est que le socle. C'est l'infrastructure de base. On a passé des années à sécuriser les bâtiments, à s'assurer de la nationalité des capitaux des hébergeurs, ce qui est fondamental. Mais la véritable souveraineté de demain se jouera sur l’étage supérieur : la maîtrise des algorithmes et la gouvernance globale des données. À l’ère de l’IA, le risque n'est plus seulement la fuite de données, c'est la perte de contrôle sur la décision.

Le focus doit désormais intégrer des préoccupations sur qui contrôle réellement les modèles de calcul, la qualité intrinsèque des données qui les nourrissent, et surtout l’explicabilité des choix algorithmiques. La souveraineté, c'est aussi une question d'autonomie culturelle et organisationnelle : sommes-nous capables de comprendre et de modifier les systèmes qui gèrent notre quotidien ?

Que signifie concrètement « contrôler les algorithmes » pour un État ou une organisation européenne ?

Ziad Choueiri : C’est un enjeu de protection des droits fondamentaux. Pour un État, contrôler les algorithmes, c'est s'assurer qu'ils respectent nos lois et nos valeurs, et qu’ils ne deviennent pas des « boîtes noires » incontrôlables. Nous devons exiger une suprématie de l’homme sur la machine. Cela signifie qu'aucune décision, qu'il s'agisse d'un calcul de droits sociaux ou d'une analyse de risque, ne doit être prise sans qu'un humain puisse l'auditer, l'expliquer et, si nécessaire, la défaire.

Sans ce contrôle, nous nous exposons à des biais discriminatoires majeurs ou à des vulnérabilités de sécurité publique. La responsabilité juridique doit rester claire : si un algorithme se trompe, qui est responsable ? Si nous perdons la main sur le code, nous perdons la main sur la responsabilité.

On cite souvent l'Open Source comme le rempart idéal. Est-ce votre avis ?

Ziad Choueiri : C'est un levier de transparence indispensable, mais ce n'est pas une solution miracle. L’Open Source permet de ne pas être enfermé par un éditeur unique (« vendor lock-in »), mais il demande une expertise interne forte pour être maintenu et industrialisé. Chez Sopra Steria, nous prônons plutôt une approche de « Souveraineté By Design ». L’idée est d'utiliser des standards ouverts et de favoriser l’interopérabilité. Un système souverain qui ne parle pas au reste du monde est une impasse. La vraie liberté, c'est la réversibilité dans un délai et un coût prédictibles et non prohibitifs : pouvoir quitter un prestataire ou une technologie sans que cela ne paralyse le service rendu.

Justement, quel est le rôle de la donnée dans cette quête d’une IA souveraine ? On parle souvent de "Data Quality".

Ziad Choueiri : C'est le nerf de la guerre. L’IA n'est performante que si elle est nourrie par des données de haute qualité. Aujourd'hui, le principal frein n'est pas technologique, il est organisationnel. Le cloisonnement en silos empêche d'avoir une vision 360° de l'usager des services publics.

Sans une gouvernance forte des données de référence (Master Data Management), l’IA produira des résultats incomplets ou erronés. Pour être souverain, l'État doit d'abord être maître de sa propre information. Cela demande une volonté politique de briser ces silos pour que la donnée circule de manière fluide et sécurisée.

À quoi ressemblera l’infrastructure publique européenne en 2030 si nous réussissons ce pari ?

Ziad Choueiri : Soyons volontaristes ! En 2030, nous aurons des hyperscalers européens distribués avec une puissance de calcul capable de rivaliser avec les géants américains et chinois. Nous aurons harmonisé les données sur les sujets régaliens : santé, douanes, sécurité, éducation, justice... Nous disposerons d'un cadre juridique qui protègera les citoyens sans étouffer l'innovation. Mais surtout, nous aurons des champions européens à tous les étages de la fusée IA : des modèles d'IA de premier ordre (frontier models)  aux systèmes d'exploitation. L'Europe ne sera plus seulement un marché de consommateurs de technologies, mais un pôle d'innovation souverain, une "Silicon Valley" de la confiance numérique.

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