Depuis 2019, l'OTAN reconnaît officiellement l'espace comme un domaine de conflit au même titre que l'air, la mer ou le cyber. Les satellites sont devenus une infrastructure aussi critique que les réseaux électriques ou les télécommunications, et les budgets de défense spatiale s'accélèrent dans toute l'Europe. Dans ce contexte, protéger les systèmes orbitaux n'est plus l'apanage des agences gouvernementales : c'est un défi industriel, technologique et souverain que des acteurs comme CS Group, filiale du Groupe Sopra Steria relèvent au quotidien.
Rapprochements furtifs entre satellites, brouillage de signaux GPS sur des théâtres d'opérations, attaques contre des centres de contrôle au sol : les menaces spatiales, longtemps cantonnées à la science-fiction, font désormais partie du quotidien des opérateurs de défense. Les Russes ont ainsi mené des opérations de brouillage avérées contre les constellations Starlink déployées en Ukraine, avec un impact potentiel sur les communications militaires et la navigation des drones. « On a dû durcir les missions spatiales pour qu'elles soient adaptées à un contexte géopolitique tendu », explique Nicolas Frouvelle, directeur Marketing & Communication – Espace chez CS Group. « Avant, on n'aurait jamais imaginé qu'on pouvait hacker un satellite ou tirer sur un objet en orbite. Maintenant, ce sont des hypothèses qu'on prend en compte dans nos systèmes opérationnels. » Face à ces nouveaux enjeux, CS Group a structuré sa réponse autour de trois axes : la sécurisation des opérations au sol, la maîtrise de la donnée et la cybersécurité des centres de contrôle.
De la surveillance à la protection : les segments sol en première ligne
La menace spatiale ne se joue pas uniquement en orbite. Les centres de contrôle au sol constituent une cible aussi vulnérable que les satellites eux-mêmes, que ce soit par attaque informatique ou brouillage de signal. C'est précisément ce maillon que CS Group s'emploie à renforcer.
« Nous développons des segments sol capables de détecter des comportements anormaux, grâce à nos logiciels d’orbitographie auxquels on applique des traitements d'IA », précise Nicolas Frouvelle. Les systèmes de surveillance de CS Group, dont ASTREK, destiné à fédérer les acteurs européens de la surveillance de l'espace, cataloguent en permanence la trajectoire de chaque objet en orbite. Toute manœuvre inexpliquée déclenche une alerte : un satellite qui s'écarte de son orbite nominale sans raison identifiable peut signaler une tentative de rapprochement hostile. Ce type d'incident a, déjà été observé par exemple avec les satellites russes Luch / Olymp, aussi appelés “satellites zombies”, car ils sont censés être inactifs ou retirés, mais ils se réactivent (au moins partiellement) pour effectuer des manœuvres ou approches jugées suspectes.
Il est également nécessaire de pouvoir détecter et surveiller les activités contre-spatiales comme les tests antisatellites (ASAT) déjà testés par la Russie, les États-Unis, la Chine et l’Inde et en cours de développement en Corée du Nord.
La sécurisation de ces centres de contrôle et de surveillance repose sur des architectures “zéro trust”, conçues pour contenir la propagation d'une intrusion au sein des systèmes.
CS Group travaille également avec AIKO Space sur l'anticipation des pannes des satellites par intelligence artificielle, ajoutant une couche prédictive à la surveillance réactive. La protection s'étend à la chaîne de données elle-même. « On a des systèmes capables de détecter quand la télémétrie reçue d'un satellite ne correspond pas à ce qu'on attend », détaille l'expert. Si le signal a été brouillé ou altéré, les opérateurs sont alertés avant que des décisions critiques ne soient prises sur la base d'informations corrompues.
Souveraineté des données : le défi de l'interopérabilité sécurisée
L'enjeu de souveraineté dépasse la seule protection des satellites. Il touche à la capacité de l'Europe à accéder, en autonomie, aux données indispensables à ses opérations militaires et civiles. La dépendance reste forte : le GPS américain demeure la référence opérationnelle tandis que Galileo reste limité dans ses usages, et la surveillance de l'espace repose encore très largement sur des données fournies par les alliés américains. Des programmes comme IRIS² pour la connectivité souveraine, ou l'EUSST (European Union Space Surveillance and Traffic) pour le suivi des objets en orbite, tracent la voie vers davantage d'autonomie. De nouveaux acteurs industriels contribuent à cet écosystème, parmi lesquels Aldoria pour les télescopes et Look Up Space pour les radars.
« La plus grande menace pour nous, Européens, c'est l'accès à l'information », tranche Nicolas Frouvelle. « Le jour où une puissance comme les Etats-Unis décide de couper les flux, ce sera problématique. » La réponse de CS Group passe par des architectures à niveaux de confidentialité multiples, conçues pour restreindre ou ouvrir les accès à la donnée selon le contexte opérationnel, y compris en situation de crise. « L'idée, c'est d'avoir une gestion qui permette de stocker les données à plusieurs endroits, de les sécuriser à plusieurs niveaux, tout en maintenant une interopérabilité entre systèmes européens », explique-t-il.
Opérations multidomaines : le spatial au cœur du champ de bataille connecté
Au-delà de la protection des infrastructures, le domaine orbital joue désormais un rôle de connecteur entre tous les milieux opérationnels : terrestre, aérien, maritime, cyber. C'est ce que les armées désignent sous le terme d'opérations multidomaines, où troupes au sol, aéronefs, drones et bâtiments de surface opèrent en coordination fluide, reliés en temps réel par des liaisons satellitaires sécurisées.
« Le spatial est devenu le milieu qui s'est greffé aux autres et qui permet de concevoir les opérations d'aujourd'hui dans un monde transparent », souligne Nicolas Frouvelle. Cette intégration impose une exigence de fiabilité absolue des données reçues. Un incident survenu avant le conflit en Ukraine l'illustre : un bâtiment de la Marine nationale avait été victime d'une opération de spoofing GPS, recevant de fausses coordonnées de navigation sans en avoir conscience. « Si tu commences à tout automatiser avec l'IA et que les données sont fausses, c'est une catastrophe », résume l'expert. C'est pourquoi lil prône une approche d'autonomisation progressive plutôt que d'automatisation complète : les systèmes gagnent en autonomie sur les tâches répétitives, mais la validation humaine reste impérative pour toute décision critique.
Vers une autonomie stratégique européenne
Pour les prochaines années, Nicolas Frouvelle identifie trois priorités pour l'Europe : déployer une constellation Européenne comme IRIS² pour réduire la dépendance aux réseaux tiers, densifier le réseau de capteurs dédiés aux orbites basses, désormais plus stratégiques que l'orbite géostationnaire, et développer des systèmes de gestion de données capables d'absorber l'explosion des volumes générés par la multiplication des satellites.
« Avec nos nouveaux systèmes de management de données, on est capables de gérer ce volume là où des systèmes plus anciens ont des problèmes de performance », précise l'expert. L'enjeu n'est pas seulement technique : il s'agit de bâtir un écosystème industriel européen capable de répondre à ses propres besoins, en temps de paix comme en situation de crise.
Dans ce contexte d'accélération des budgets de défense spatiale, Sopra Steria, via CS Group, fait le choix d'une approche duale assumée. Les systèmes développés pour la défense, de la surveillance orbitale à la cybersécurisation des centres de contrôle, trouvent naturellement leur application dans la gestion des crises civiles et la protection des infrastructures critiques. Une convergence qui, loin de diluer l'expertise défense, en renforce la pérennité et la pertinence économique.